Au terme d’une campagne de communication savamment orchestrĂ©e par Def Jam France, Lacrim sort Corleone son premier album. PrĂ©cĂ©dĂ© par l’aura sulfureuse de l’artiste et ses collaborations amĂ©ricaines annoncĂ©es en grandes pompes, que vaut rĂ©ellement l’album rap Ă©vĂ©nement de cette rentrĂ©e ? Avis.

Les lyrics, distillĂ©es d’un ton indolent sur un instrumental trap, sont nimbĂ©es d’un lĂ©ger Auto-Tune : « Glock / Shit / Coke / Biff / 3.2 litres / Phares xĂ©non / Si j’arrive tu t’feras buter forcĂ©ment. » L’incipit du titre On fait pas ça rĂ©sume Ă  merveille l’univers de Lacrim. Un monde âpre, viril, rugueux, oĂą la violence et la mort suintent au dĂ©tour de chaque phrase. Les armes et le danger y sont omniprĂ©sents. L’argent aussi, omnipotent, synonyme de libertĂ©, mètre-Ă©talon d’un dĂ©corum ou voyages, vĂŞtements de luxe et grosses cylindrĂ©es s’acquièrent Ă  coup de vols Ă  main armĂ© et de trafics de drogue. Un milieu oĂą les règlements de comptes sont monnaies courantes, la prison jamais loin.

En filigrane de cette vie en marge de la loi, la nĂ©cessitĂ© de s’en sortir. Par n’importe quel moyen. « Avec la faim / Je suis partis de rien / Je voulais voir le monde / Donc j’ai volé ». C’est cette imagerie du grand banditisme, digne d’un Ă©pisode de Braco, que dĂ©veloppe le natif de Chevilly-Larue (Val-de-Marne) durant 15 titres. Corleone est son premier album en major (Def Jam France). Et si, souvent, le discours de Karim Zenoud, son vĂ©ritable Ă©tat civil, s’apparente au remake d’une scène de La Mentale, l’intĂ©ressĂ©, qui après avoir purgĂ© une peine de deux ans de prison est sortie en fĂ©vrier dernier, l’assure : « tout est vrai ».

Ă€ l’heure amĂ©ricaine

Album Ă©vĂ©nement de cette rentrĂ©e, Corleone tranche avec les prĂ©cĂ©dents opus de Lacrim. Si la rue, thĂ©matique rĂ©currente dans ses prĂ©cĂ©dentes oeuvres, demeure largement prĂ©sente, album oblige, l’interprĂ©tation et les productions se veulent plus variĂ©es. Elles marquent une vĂ©ritable rupture. La première surprise est de ne pas retrouver les beatmakers Therapy 2093 et 2031, qui avaient officiĂ© sur NĂ© pour Mourir, le dernier projet en date de Lacrim. Dans ce dernier, l’alchimie entre les instrumentales froides des auteurs de Zoo de Kaaris, se mariaient Ă  merveille avec l’agressivitĂ© et la voix Ă©raillĂ© du rappeur val-de-marnais.

Les productions de cette dernière cuvĂ©e, signĂ©es Kore et DJ Bellek, sont soignĂ©es, dans l’air du temps et rĂ©solument inspirĂ©es par ce qui se fait Outre-Atlantique. TantĂ´t orchestrations mĂ©lodieuses tantĂ´t beats trap avec infra-basses, grosse caisse et charlestons, la majoritĂ© des musiques de Corleone excèdent rarement les 90 BPM. Bien que la trap soit dĂ©sormais largement Ă©tablie dans le paysage rap, les deux architectes sonores sont parvenus Ă  insuffler une patte singulière aux productions de ce genre. Ă€ l’instar de ces discrets accords de guitare accompagnant les lugubres nappes de synthĂ©tiseur de Pocket Coffee, confĂ©rant Ă  ce titre une dĂ©licieuse ambiance crĂ©pusculaire.

Lacrim – Pocket Coffee

Comme pour accentuer ce virage amĂ©ricain, deux featuring, sur les trois que compte l’album, sont assurĂ©s par des rappeurs U.S : le new-yorkais French Montana et Lil Durk, chicagoan de son Ă©tat et nouveau chantre de la Drill music. Le premier n’apporte pas grand chose Ă  A.W.A. La performance de Lil Durk, sur On fait pas ça, est tout juste correcte Ă  l’aune du potentiel de ce rookie rĂ©vĂ©lĂ© en 2012. Amel Bent, troisième invitĂ©e, apporte Ă©motions et vocalises sur Loup D’la Street. Sa voix combine avec justesse sur une belle mĂ©lodie au piano.

Des lyrics en deçà

Si les chansons gagnent en musicalitĂ©, avec un apport consĂ©quent de refrains chantĂ©s, avec ou sans Auto-Tune, la rage et la vitesse qui caractĂ©risent le style de Lacrim s’en retrouvent souvent diluĂ©s. À une exception près, Bracelet, et sa boucle polaire et hypnotique. LĂ , l’ancien repris de justice lâche les chevaux. Certaines productions sortent du lot tel l’enlevĂ© Mon glock te mettra Ă  genoux, avec ses roulements de tambours et sa rythmique Ă©pique ou encore les minimalistes et urbains On fait pas ça et Pour de vrai. La perle revient Ă  La rue. Sur une magnifique composition orchestrale soulful, que n’aurait pas reniĂ© Rick Ross, Lacrim dĂ©clame son amour du bitume. La pĂ©pite de Kore, et le refrain chantĂ© font merveilles.

La rĂ©alisation de Corleone est donc satisfaisante. Ce n’est pas le cas des paroles qui manquent de recherches. Lacrim n’a jamais Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un rappeur Ă  plume. Cependant il Ă©tait capable, par intermittence, sur ses prĂ©cĂ©dents projets, d’images et de figures de style intĂ©ressantes. Il en manque clairement dans cette galette trop directe sur le fond. Les amateurs de belles formules resteront sur leur faim. L’auteur se rattrape sur l’interprĂ©tation avec un flow saccadĂ© millimĂ©trĂ© et une vĂ©ritable prĂ©sence derrière le micro.

Lacrim – Mon glock te mettra Ă  genoux

Un dĂ©tail qui aura tendance Ă  chagriner l’oreille est l’utilisation, parfois intempestive, de l’Auto-Tune. Un reproche dĂ©jĂ  adressĂ© Ă  un certain Booba…Lacrim, de par son parcours, demeure un personnage singulier dans le paysage du rap français. Son passĂ© dans le banditisme intrigue. N’en fait-il pas trop ? Toutes ces armes manipulĂ©es, ces coups de feux en pleine rue dĂ©crits tout au long de ces 15 pistes n’auraient-ils pas dĂ» l’envoyer Ă  l’ombre pour des annĂ©es ? Si ce passé sinueux  n’est pas Ă  remettre en cause, Lacrim devait-il pour autant jouer la surenchère comme c’est le cas dans Corleone ? Romancer n’est pas un dĂ©lit en particulier dans le cadre de la publication d’une oeuvre artistique. Mais il est certain que l’auditeur se posera des questions sur la vĂ©racitĂ© des propos tenus, tant ces derniers dĂ©crivent un univers Ă  la hauteur des meilleurs polars hollywoodiens. En dĂ©pit de ces zones d’ombres et des dĂ©fauts mentionnĂ©s plus haut, Lacrim, avec Def Jam Ă  ses cĂ´tĂ©s, fait avec Corleone une entrĂ©e remarquĂ©e dans le haut du rap jeu. Un parrain est peut-ĂŞtre nĂ©.

Louis Mbembe – Photo pochette album Corleone de Lacrim (Photo Def Jam)

Ecrit par Louis Mbembe