La rĂ©ussite musicale se mesure-t-elle Ă  l’aune des chiffres de ventes ? Booba rĂ©pondrait par l’affirmative. Keny Arkana, probablement, estimerait que non. Vaste dĂ©bat puisqu’il s’agit, en dĂ©finitif, d’un ressenti subjectif sur ce qu’est la finalitĂ© de faire de la musique. Un moyen de s’enrichir pour le premier, de propager ses idĂ©es politiques pour la militante altermondialiste. Deux points de vue parmi des milliers… Qu’on le veuille ou non, la thèse du Duc de Boulogne est le paradigme en vigueur dans l’industrie, capitaliste, de la musique. Mais souvent, le talent brut ne suffit pas Ă  atteindre le sommet des charts. Épisode 1 : Nessbeal

Les rappeurs Ă©voquĂ©s tout le long de cette sĂ©rie peuvent en tĂ©moigner. Reconnus, par leur pairs et un public de connaisseur, pour la qualitĂ© de leur discographie, ils n’ont pas (encore ?) franchi le pallier permettant Ă  leur musique de se vendre et de se diffuser Ă  grande Ă©chelle. Pourquoi ? Car la frontière entre succès d’estime et succès commercial est rarement poreuse. En effet, l’Ă©closion d’un artiste ne dĂ©pend pas uniquement de ses qualitĂ©s intrinsèques.

Un équilibre délicat

De nombreux paramètres sont Ă  prendre en compte. Est-il bien entourĂ© ? Sait-il communiquer ? BĂ©nĂ©ficie-t-il d’une bonne exposition ? Est-il capable de produire des singles efficaces ? Ă€-t-il du charisme ? Son univers est-il porteur ? Dispose-t-il des productions qui mettent sa voix et ses textes en valeur ? Et bien qu’apprĂ©ciĂ© par ce que l’on qualifie aujourd’hui de « fan base », cette dernière le soutient-elle en achetant ses disques ? La liste n’est pas exhaustive mais illustre un Ă©tat de fait : pour franchir le cap menant vers la reconnaissance du grand public, un artiste doit avoir davantage que ses facultĂ©s naturelles Ă  faire valoir.

Aussi douĂ©s soient-ils, il manque un ingrĂ©dient aux manieurs de mots Ă©voquĂ©s dans le catalogue que propose la rĂ©daction d’Aritmuzik. Pour la plupart, ces artistes Ă©voluent Ă  la lisière, cet entre-deux, ce Purgatoire Ă  mi-chemin entre l’underground et la division supĂ©rieure. Celle qui leur permettrait de tourner en radio rĂ©gulièrement, de faire des tournĂ©es. Ils ont Ă  leur actif des annĂ©es d’activisme dans le rap, de nombreux projets sortis dans les bacs, mais n’ont jamais explosĂ© commercialement en dĂ©pit de leurs aptitudes. Pour la plupart indĂ©pendants, ils ne disposent pas de la couverture mĂ©diatique dont ils pourraient bĂ©nĂ©ficier en Ă©tant affiliĂ©s Ă  une maison de disque. DĂ©sintĂ©rĂŞts de ces dernières pour leur travail ? VolontĂ© d’ indĂ©pendance totale de leur part ? Les raisons fluctuent. Mais les observateurs sont unanimes : ils n’ont pas (eu) le succès qu’ils mĂ©ritent.

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Nessbeal, les yeux grands ouverts. Photo Facebook Officiel de Nessbeal

L’ange au visage sale

Trois gouttes tatouĂ©es sur la joue gauche, un physique rachitique, le visage marquĂ© par la rue et la fumĂ©e. En d’autres termes, une gueule cassĂ©e. « Ma dentition : un cimetière », reconnaĂ®t Nessbeal sur la première ligne lâchĂ©e sur la NĂ©buleuse des aigles, l’une des 14 pistes de son dernier album, « SĂ©lection Naturelle ». Dans le milieu du rap français, il est de notoriĂ©tĂ© public que l’autoproclamĂ© « clown triste » n’a pas obtenu la rĂ©ussite commerciale que laissait entrevoir ses dĂ©buts prometteurs. Un constat que le principal intĂ©ressĂ© rĂ©sume en une phrase dans « Rimes Instinctives », première piste de son second opus, « Roi Sans Couronne » : «  J’ m’interroge / J’ rappe bien / Mais  y’a rien dans les poches / Y’a pas ma gueule dans les kiosques ».

Pourtant, Nessbeal, dont la qualitĂ© de la plume est unanimement saluĂ©e par ses confrères, a Ă©crit quelques pages marquantes du rap français contemporain. D’abord  en publiant avec  Dicidens, la formation qu’il formait au dĂ©but des annĂ©es 2000 avec Zesau et Koryaz, « HLM rĂ©sidents », un disque aujourd’hui considĂ©rĂ© comme classique. Une galette qui contient « De larmes et de sang », hit de rue adoubĂ©e par cette dernière, en combinaison avec l’autre groupe phare de l’Ă©poque, Lunatic. Le morceau marqua durablement les esprits.

Par la suite, le rappeur retrouvera l’une des moitiĂ©s de Lunatic, Booba, lancĂ© de son cĂ´tĂ© sur une carrière solo. Ils s’associeront le temps de trois collaborations remarquĂ©es. Le classique « Sans Ratures », publiĂ© sur le premier album de Booba, « Temps Mort ». Le sulfureux « Baby » prĂ©sent sur  « PanthĂ©on », le deuxième essai du boulonnais et « Les rues de ma vie », dĂ©ambulation nocturne crĂ©ditĂ©e sur la bande originale du film « Taxi 3 ». Le natif de Casablanca posera Ă©galement sur « Bâtiment C Part II », reprise d’un titre parut  sur « PanthĂ©on » et apparaĂ®t Ă©galement sur le premier volume d’Autopsie, la mixtape de son compère des Hauts-de-Seine. AdoubĂ© par ce dernier, qui lui fait intĂ©grer son Ă©curie, le 92I », la carrière de Nessbeal suit une courbe ascendante. Mais comme souvent avec les compagnons de route du dĂ©sormais Duc de Boulogne, des diffĂ©rents ont raison de leur association. Le clown triste, issu du quartier des Hautes-Noues, Ă  Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), doit voler de ses propres ailes.

Nessbeal – L’Ĺ“il du mensonge

Des ventes mitigées

Très attendu par le microcosme rap, son premier opus solo, « La MĂ©lodie des briques » (2006), disque torturĂ© encensĂ© par la critique, se vendra peu. Le suivant, « Roi Sans Couronne », connaĂ®tra un succès relatif en deçà des attentes de l’artiste. Il est pourtant considĂ©rĂ© comme l’un des meilleurs album de rap sortie cette annĂ©e lĂ  (2008) et s’Ă©coule Ă  un peu plus de 20 000 exemplaires. En tout, Nessbeal publiera quatre albums (tous franchiront le cap des 10 000 exemplaires) et une mixtape ( « RSC Sessions Perdues »).

Il est vrai qu’au regard de son pedigree, il est Ă©tonnant que Nabil Salhy, son vĂ©ritable, Ă©tat civil, n’ait jamais obtenu ne serait ce qu’un disque d’or, lui qui compte pourtant Ă  son actif des morceaux classiques (« L’oeil du mensonge, « LĂ©gende d’hiver »  ou encore « 10.000 questions »). La faute Ă  un univers très noir et un flow difficile d’accès. Ses textes, riches en figures de style, usent souvent d’un vocabulaire et d’une imagerie propre aux quartiers populaires de banlieue.  Le profane, Ă©tranger Ă  cet environnement ou habituĂ© Ă  des textes prĂ©-mâchĂ©s devra tendre l’oreille. Un effort que tous ne feront pas.

Conscient de cela, l’artiste tentera d’Ă©voluer et d’ouvrir davantage son rĂ©pertoire au grand public Ă  l’occasion de son troisième album, « NE2S ». RĂ©sultats :  utilisation de l’Auto-Tune, featuring avec des rappeurs mainstream (La Fouine sur  « Au bord de la route », Orelsan sur « Ma Grosse ») et des thĂ©matiques moins dures qu’Ă  l’accoutumĂ© ( la paternitĂ© avec « Papa Instable », la fĂŞte sur le titre « After »). « NE2S » constituera son plus gros succès commercial avec un peu plus de 30.000 exemplaires Ă©coulĂ©s.

Reculer pour mieux sauter ?

Toutefois, affirmer que le rappeur d’origine marocaine a ratĂ© le coche serait exagĂ©rĂ©. Dans une interview donnĂ© le 3 juillet 2014 au site lebonson.org, Koriaz, son ancien partenaire au sein de Dicidens, nuance ce constat  : « Nessbeal, moi, je trouve qu’il a rĂ©ussi. MĂŞme si les gens disent qu’il n’arrive pas Ă  percer ou je ne sais pas quoi. Il a rĂ©ussi dans le sens oĂą il a rĂ©ussi Ă  se faire connaĂ®tre, Ă  se faire un public, Ă  vendre des albums. Il a quand mĂŞme fait des petits scores honorables. ».

Il est vrai que dĂ©livrer cinq longs formats et une mixtape est un privilège rare dont peu d’artistes peuvent se targuer. « Monsieur AmnĂ©zia » , comme il aime Ă  s’appeler, compte de nombreux supporteurs ( 664 426 « likes » sur Facebook). Il est Ă©galement signĂ© sur le label 7th Magnitude, une division de Wagram Music, co-fondĂ© par Ablaye et le beatmaker Skread. Ce dernier a composĂ© la majeure partie des titres, tout album confondus, de Nessbeal. Il a Ă©galement produit le tube, « La boulette », de Diam’s et est le principal architecte sonore des deux albums d’Orelsan,  « Perdu d’avance » et , « Le Chant des Sirènes ». Le rap de Nessbeal a su plaire. Pour preuve, son nom figure au palmarès de plusieurs compilations de rĂ©fĂ©rences rĂ©unissant certains des meilleurs artistes du genre ( « Talents FâchĂ©s», « Street Lourd »,  « Fat Taf »…)

Suite aux ventes mitigĂ©es de son dernier effort, « SĂ©lection Naturelle », celui qui affirme s’ĂŞtre « tirĂ© une balle dans le pied » le jour ou il a dit non Ă  Booba, s’est retirĂ© du rap pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e. Que lui Ă -t-il manquĂ© pour s’imposer durablement, Ă  l’instar de son ancien acolyte, comme l’une des tĂŞtes d’affiche du rap hexagonal ? Probablement un public fidèle se dĂ©plaçant dans les bacs pour soutenir sa musique, difficilement jouable en radio, l’absence dans sa discographie de gros tubes marquants hormi le vaporeux  « À chaque jour suffit sa peine » et, enfin, sa signature sur un label Ă  l’envergure limitĂ© (Nouvelle Donne Music) pour la production et la diffusion de ses deux premiers albums, mal promotionnĂ©s. MalgrĂ© une carrière en dents-de-scie, Nessbeal aura marquĂ© de son emprunte le rap français par son Ă©criture mĂŞlant tragique et mĂ©lancolie. ll se murmure qu’il pourrait revenir prochainement sur le devant de la scène avec un EP. Le roi sans couronne court toujours après son sacre.

Louis Mbembe

Photos :  Facebook de Nessbeal

LM/ND

Ecrit par Louis Mbembe