Carpe diem. Le joint brûlé tel les deux bouts d’une chandelle. Les agapes débridées sous psychotropes et la mélancolie qui affleure derrière l’apparente joie de vivre. « Rouler, rapper, faire des kilomètres, croiser michtonneuses et filles honnêtes… ». Des images fugaces qui caractérisent la ride, ce mode de vie hédoniste au cœur de l’univers de A2H. Nous avions rencontré le rappeur au mois de février 2015.

A l’époque, il sillonnait les routes de France pour défendre sur scène « Art de Vivre », son second LP après trois mixtapes, un premier album, « Bipolaire » et une escapade ensoleillée en compagnie d’Aelpéacha sur le californien «  Studio Liqueur ». Entre cet entretien et sa date de parution 9 mois se sont écoulés. Durant cette période « A2 » n’a pas chômé. Exilé au Canada, il en a profité pour enregistrer « Libre », son nouveau projet prévu pour le courant de l’année 2016, et distiller çà et là quelques morceaux inédits.

Photo : Léa Souffan

Photo : Léa Souffan

Châtelet-les-Halles (Paris). Le rendez-vous est fixé au AK Studio où l’artiste a ses habitudes. A notre arrivée, l’imposante silhouette de Driver s’extirpe d’un siège défoncé posé à proximité d’une table de mixage. Le géant s’éclipse non sans avoir auparavant salué A2H. Ce dernier, borsalino sur le crâne et tatouages le long des bras, s’accorde quelques instants de répit entre deux accords de guitare sèche. Dreadlocks attachées en catogan, le visage grignoté par une barbe fournie, l’homme est affable et volubile. L’entretien sera fleuve. Le fil conducteur : la ride que A2H décline depuis ses débuts et dont il propose une nouvelle allitération avec « Art de Vivre ». Mais pas que. Les concerts, l’indépendance, la fête, la drogue, la condition de métisse en France : le rappeur s’est livré sans fards. Monologue d’un bon vivant au coeur fêlé.

« J’ai écrit « Art de Vivre » pendant la tournée de « Bipolaire », mon précédent projet. « Art de Vivre » est clairement un road-movie (rires). La ride est un mot populaire aujourd’hui. Au départ c’est un délire West Coast. La base d’une ride c’est une voiture. Monsieur Tout-le-Monde appelle sa voiture sa ride, tu vois ? Nous développons l’idée d’être toujours en mouvement, d’être sur la route. Il y a tous un univers qui se rattache à ce mot avec des groupes comme les CSRD ou un gars comme Aelpéacha. C’est un concept que l’on pourrait résumer par « pas de limites », « this the day », « vis le jour présent ». C’est quelque chose d’épicurien. La ride c’est la liberté de ne pas être enchaîné à des choses matérielles.

Photo : Facebook A2H

Le rappeur prépare actuellement son troisième opus intitulé « Libre ».  Photo : Facebook de A2H

L’impact de la ride sur ma musique ? C’est simple, quand je suis chez moi et que je ne peux pas bouger, faute de temps ou d’argent, je n’ai pas d’inspiration. Ça devient difficile d’écrire. Mais dès que je reprends la route pour faire des concerts à droite et à gauche, lorsque je reviens, j’écris six à sept textes ! Avant, je pensais que c’était la défonce, me faire un gros joint, qui provoquait l’inspiration. Mais en réfléchissant ce n’est pas uniquement cela même si c’est vrai que je fume souvent quand je ride. C’est davantage le fait de vivre des choses qui m’inspire des chansons et parfois, quand tu ne vis rien chez toi, fumer te fait partir. En réalité, c’est toujours cette notion d’être en mouvement, de voir des nouvelles têtes, de rencontrer des gens. Je puise chez eux. Je me sens comme un chroniqueur. Tout ce que je raconte dans mes textes est vrai. Je ne fais pas de fiction, je n’invente aucune histoire. Si je dis « lui, il est mort » ou « lui, il a pris trop de drogues », c’est que j’ai vu ces choses.

Plus jeune, j’ai fait des conneries. J’ai pris de la drogue mais au moins j’ai la légitimité pour en parler. Alors que si tu me dis, « raconte-moi ça fait quoi la coke » et que j’invente cela dans un texte…Non. J’ai dû en taper une fois ou deux à l’époque pour tester. Je n’en suis pas fier et je ne fais plus du tout cela aujourd’hui. Mais, au moins, je sais ce que c’est. Je peux en parler mais c’est pas mon délire. Je ne bois même pas d’alcool. Je fume juste des joints. Je ne prends pas de drogues (sic) et je ne bois pas une goutte d’alcool. Moi c’est la weed et le jus ! Je vais sortir un tee-shirt « la weed et le jus » (rires).

« J’ai traversé la France avec mes mixtapes » *

Dans nos rides nous sommes passés à peu près partout. Parmi les endroits les plus marquants il y a eu Lille. Je suis à fond avec mes gars du Nord. Les deux fois que nous y sommes allés nous avons reçu un très bon accueil. Le public assure à mort. Une partie des membres du Palace, mon label, est originaire de cette région, Kobe Beats entre autres. Du coup, les gens du coin nous connaissent. Il y a Lyon également. J’y suis allé pour un concert il y a peu et la salle était complète. Il y a beaucoup de rappeurs là-bas qui apprécient mon travail. Des mecs de tous les horizons : des blancs, des noirs, des gars street, des bobos. C’est plaisant de voir un melting-pot de personnes qui se retrouvent dans ma musique.

Après il y a des lieux où je kiffe rider. Je m’y sens bien. Comme chez mon gars Dtweezer qui habite à Nîmes. Ce n’est pas une ville ou la ride est folle mais vu que j’ai des potes là-haut, ça passe. Quand j’ai du temps, je vais chez lui. On passe la journée en studio à faire du son et le soir, on bouge, on ride en boite de nuit, on va à Montpellier. On s’éclate. C’est le lifestyle du sud et le genre de ride que j’aime bien. Il y a aussi la ride du côté du Boucau et de Hossegor. Ma mère habite dans ce coin, à Dax. Je la vois rarement, mais, quand je suis dans les environs j’en profite pour rendre visite à ma famille. Avec les cousins on se met full zamal, on va à la plage. C’est mon coin d’océan Indien camouflé dans le sud-ouest (rires).

« C’est jamais assez l’ feu, y’a jamais assez de beuh  »

Pendant longtemps la plupart de nos rides étaient liées à la défonce. On se met la tête ici ou ailleurs. Aujourd’hui, elles consistent à être en studio et sur la route pour défendre ma musique. Malgré les dingueries, je suis dans une ride plus soft qu’avant. Il y a ceux qui sont partisans d’y aller à fond à en crever et d’autres qui le font en mettant des réserves. J’étais dans la première catégorie jusqu’à ce que certains évènements remettent tout en cause. J’ai eu des décès de proches à cause de ce mode de vie, des excès ou des histoires de rue. Quand tu vois des gens qui partent autour de toi ou qui deviennent schizophrènes, tu réfléchis.

Il y aussi les personnes que tu rencontres, les femmes, qui te font changer d’avis. A la base, tu es dans un état d’esprit dans lequel tu ne te poses jamais avec une meuf. Puis tu rencontres une nana qui fait que tu as peut-être envie de faire des gamins. Tu te met à cogiter. Je ne me suis pas mis à parler de la ride parce que j’avais entendu Splifton ou Noir Fluo aborder le sujet. J’ai toujours été comme ça. C’est une idée que je développe depuis le début.

J’ai l’habitude de beaucoup rider. J’ai de la famille dans le sud, à l’étranger. Dès qu’il y a le temps et un peu d’argent, je file d’ici. J’ai toujours eu ce train de vie alors quand j’ai rencontré des gars comme Aelpéacha ça a collé, bien qu’ils soient dans une optique de la ride peut être plus extrême :  avec eux,  il n’ y a pas de limites que ce soit dans la défonce ou les femmes.

«  Des Mamadou et des Victor » 

J’habite toujours à Melun (Seine-et-Marne). Je suis né à la Croix-Blanche, une petite cité du Mée-sur-Seine (Seine-et-Marne). J’ai passé mon enfance au quartier. Enfant, j’étais gardé par une famille musulmane. Je côtoyais très peu de blancs… Nous vivions en ZEP. A 10 ans, j’ai bougé à Melun dans un quartier qui s’appelle Branly. Ma mère ne voulais pas que je fréquente le collège des voyous et m’a inscrit dans un établissement plus diversifié socialement. Il y avait un véritable melting-pot. Je n’ai jamais été dans le lifestyle de quartier. J’étais plus attiré par les ambiances un peu roots.

Mes premières rides à Melun c’était chez un gars à moi qui habitait vers la gare. Nous faisions des freestyles et des instrumentaux avec des bandes cassettes chez lui. On rappait avec d’autres potes, Titan, Sébastien, Éphémère… Il y avait une bonne effervescence. Après j’ai été dégoûté du rap parce que le mouvement entrait dans l’ère « caillera ». Personnellement, j’étais plus dans un délire à côtoyer des meufs. Ce n’est pas raciste ce que je vais dire, mais j’étais plus à traîner dans les pavillons des petites filles blanches. Je le dis sans aucun manque de respect. Tu fais des fêtes dans des maisons, tu es un mec de quartier : ce n’est pas forcément les ambiances à auxquelles tu es destiné bien que ce soit con à dire. J’ai souvent déménagé. Je suis parti de chez-moi à 17 ans. Du coup,  j’ai connu différentes ambiances : roots, bobo, street…

Cela se ressent dans ma musique. Je pense que le public aisé ou de classe sociale supérieure à la mienne constate que je ne suis pas le genre de lascar anti-bourgeois. Après je viens de la street. Je n’ai rien à prouver. On a vu la dope, on a vu les putes, mais je m’en fous de mettre cela dans ma musique. Ça ne m’intéresse pas de faire l’apologie du coin de rue. On a appelé le label Palace, ce n’est pas pour rien (rires).

« La foule, sans elle, je me tire vite fait  » 

Je suis très proche du public. Après mon concert, je ne disparais pas dans ma chambre d’hôtel. Je vais boire des coups avec les gens. Nous échangeons. S’il y a une meuf qui veut s’envoyer en l’air avec mon claviériste il n’y a pas de soucis ! Nous sommes ouverts à toute sorte de collaboration (rires) ! On ne snobe personne. On vient du même endroit qu’eux.

J’ai dû faire 200 concerts depuis que j’ai commencé la musique. J’étais dans un délire davantage tourné vers les instruments avant le rap et tous les samedis soir, il y avait des scènes. Je montais et  je faisais un truc à la guitare. Quand je ne me sentais pas suffisamment chaud pour faire de la gratte je lâchais un rap. Je me suis rodé dans les opens-mics et pendant ces petits concerts. J’ai une bonne expérience du live. C’est ce que je préfère. Tu es face-to face avec les gens. Parce que si tu mets un bon réalisateur et un bon beatmaker dans un studio même une merde est capable de faire un bon son. Alors que sur scène ce n’est pas pareil.  Je suis fan d’Asap Rocky. Je suis parti le voir en concert. C’était de la merde : le mec s’essouffle et ne sait pas gérer sa scène. Un débutant. Le studio et la scène sont deux boulots totalement différents. Avec toute la modestie dont je dispose, je pense être dans les 3 meilleurs français sur scène. Il y a Youssoupha, Némir et moi.

J’ai des morceaux pour la scène. C’est ce qui me fait vivre. Je suis intermittent du spectacle et si je n’ai pas la scène, je ne vis pas du rap. Heureusement, j’ai une bonne réputation dans ce domaine. Je tourne plus que d’autres rappeurs qui ont plus de buzz et vendent plus de CD que moi. Mon meilleur souvenir c’est la tournée avec Gérard Baste. J’étais sa première partie et son backeur. Grâce à lui, j’ai eu la chance de faire la première partie de deux groupes qui pour moi sont légendaires et emblématiques de la scène reggae jamaïcaine : Toots and the Maytals et Israël Vibration. J’ai fumé des splifs avec ces mecs, j’ai chillé avec eux, j’ai dépanné de la weed aux gars d’Israël Vibration. J’étais content. Je travaille avec le même tourneur que Busta Flex, l’un des rappeurs qui m’a donné envie de faire du son et grâce à ça, j’ai pu faire pas mal de scènes avec lui. Je suis super content de faire de la route avec des mecs que j’ai écouté plus jeune.

Je suis 100 % indépendant, mais si demain un gars de maison de disque me donne 250 000 euros je suis O.K. A un moment, il faut manger. Des personnes m’ont proposé des trucs tout pourris. D’autres, avec qui je voulais travailler, ont estimé que je n’étais pas rentable. Dans ce cas allez vous faire enculer. Je fais partie des rares MC en playslist radio (Nova, France Inter, Génération, NDLR). Je pense que certains se mordent les doigts aujourd’hui. Je ne passe pas sur Skyrock parce que Laurent Bouneau ne sait pas comment me placer entre Soprano et Maître Gims. Je suis trop intelligent pour faire ça. Ils veulent de la musique un peu bas du front (sic) et nous avons peut-être trop de jugeote pour ça. Nos morceaux ne sont peut-être pas suffisamment calibrés pour un certain public. Je pense que Virginie, 22 ans, caissière à Monoprix ne va pas se mettre du A2H en sortant du boulot à 21 heures. Elle va écouter Jul, Mokobé, Maître Gims. C’est beaucoup plus simple.

Mon discours entre « Bipolaire » et  « Art de Vivre » reste le même. Seules les ambiances sonores ont changé. A l’époque de mon premier album, je ne connaissais pas Dtweezer qui a une grande place sur « Art de Vivre ». Sa couleur musicale m’a fait évoluer. J’ai moi-même réalisé plus de beats. En ce qui concerne l’écriture, je pense que tout bon rappeur développe deux ou trois axes forts qu’il décline. Si tu parles de tout et n’importe quoi les gens ne captent pas ta politique. Personnellement, je parle de ma vie de rider, de mes vadrouilles et des femmes. J’ai toujours été dans délire de meuf. J’ai eu des relations courtes et longues. J’ai énormément de choses à dire et j’ai même pensé à faire un album uniquement sur ce sujet ! L’identité de métisse aussi. Le fait d’être entre-deux et ce rapport  « rue-pas rue ». Il y a la défonce et la fête aussi. C’est ce que je connais. A l’intérieur de ces axes je développe plusieurs thématiques. C’est pareil pour un mec comme Youssoupha. Il a trois ou quatre axes : le bled, l’homme noir, la banlieue… Médine aussi…Pour moi, c’est des bons rappeurs. Ils parlent de ce qu’ils connaissent.

« Noir, blanc : j’suis la Juve »

Je parle du métissage par petite touche dans mes morceaux, mais oui, c’est quelque chose qui me tiens à coeur. Je suis métisse. Les frangins tout noirs savent bien que nous ne sommes pas des vrais renois (rires) ! Ce que je veux dire c’est que nous avons un daron blanc. Quand nous allons chez notre parent blanc nous avons un lifestyle de blanc genre blanquette de veau (rires) ! Tu vas chez ton daron noir lui c’est pondou et mafé ! Je suis des îles (A2H est originaire de Madagascar, NDLR). Ma mère me cuisine des plats du pays quand je passe chez-elle. Parfois, on va s’écouter un petit son reggae. Imagine dans une  famille blanche avec tes plats épicés, ton reggae… Ils vont péter un câble ! C’est différent pour moi car ma famille blanche, du côté de mon père, n’est pas française mais espagnole.

J’ai grandi avec ma mère du coup, je ne connais que le côté des îles. Personnellement, je me considère comme noir parce que  je n’ai pas grandi avec ma famille blanche. Ma grand-mère, mes tantes, mes cousins sont tous renois. La seule chose qui fait que je me sens réellement métisse c’est mes potes. J’ai beaucoup de potes blancs, chinois… C’est la politique de mon label. Je défends le melting-pot à 100 %. Je n’ai pas grandi dans une culture blanche. J’ai toujours été à la baraque à manger des plats épicés et à écouter du son des îles pas du Flamenco (rires). C’est ce que je suis. Certains métisses ont besoin de défendre cela. Il y en a qui ont grandi avec leur coté blanc et pour eux c’est plus difficile de se légitimer en tant que noir. Ils culpabilisent. Ce n’est pas mon cas. Même si j’avais été plus clair de peau, je me serais considéré comme noir car j’ai grandi  dans cette culture. Une anecdote : après un concert je cherchais du poulet (rires) et le  DJ de Vald me lâche : « t’es un cliché ambulant » (rires). Dans un morceau, je dis :  » je veux être comme tout le monde pourtant je suis un putain de cliché ». C’est la vérité. J’ai le lifestyle du bled : je kiffe le poulet grillé. C’est naturellement que je suis dans ce cliché de négro.

hoto Anissa Patel

A2H à Montréal pendant l’enregistrement de son nouvel album. Photo : Anissa Patel

Les gens me prennent pour un genre de rasta. Je n’ai  jamais eu le sentiment de ne pas être noir. En revanche, j’ai déjà ressenti le fait de ne pas être blanc. Des exemples ? Certains propriétaires d’appartements que nous louions disaient à ma mère qu’elle puait. Ou lorsque l’on habitait dans des rues plus tranquilles et que je venais avec des potes renois dans le quartier. Les voisins disaient que je ramenais de la délinquance. Des réflexions de merde comme ça. Dans notre ville, quand nous étions quatre renois habillés en banlieusard, nous ne pouvions pas rentrer dans certains lieux. Le vigile nous disait de passer un par un alors que derrière tu avait quatre skateurs blancs qui rentraient tous ensemble. C’est des petits trucs de la vie qui font que tu as le sentiment d’appartenir à un camp. »

Propos recueillis par Louis Mbembe

*Tous les intertitres sont extraits de textes issus de l’album « Art de Vivre », de A2H, sauf « Noir, blanc : j’suis la Juve », extrait du titre « C’est la vie » de Booba.

L’art et la manière…par A2H

« J’ai ma pièce où je compose. Pour ce qui est des textes, je les écrits rarement au studio », confie A2H.  Avec son deuxième album, le rappeur a prouvé qu’il savait allier à son art de vivre  un savoir-faire certain. Deux notions intiment liées sur lesquelles le rappeur revient en dévoilant ses méthodes de travail, ses procédés d’écriture et l’état d’esprits qui l’habite lorsqu’il travaille sa musique au AK Studio. Un processus créatif qui, comme à l’habitude de l’artiste, s’opère souvent dans d’épaisses volutes de fumée…

Réalisation : Clémence Guerrier | Montage : Louis Mbembe

Ecrit par aritmuzik